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samedi 8 août 2015

Une Lumière dans Nagasaki.

(Image fournie par l'armée américaine)
En ces jours, nous commémorons le 70ème anniversaire de l’explosion des bombes de Hiroshima (6 août 1945) et de Nagasaki (9 août 1945). 

Suite à reportage télévisé sur la question, je cherchais des informations complémentaires sur ces bien tristes événements qui terrifièrent la planète entière. C'est alors que je suis tombée sur cette bouleversante histoire du Dr Paul-Takashi Nagaï.


Si vous voulez bien me suivre jusqu’au Japon, je vous emmène découvrir  Urakami un quartier nord de la ville de Nagasaki. Là ou une lumière terrible a semé la mort et la désolation, une autre Lumière portée par un homme au destin extraordinaire  a donner sens et consolation aux survivant de ce que j’appellerai un holocauste. 


Parents de Takashi.
Takashi Nagaï est né le 3 février 1908, à Isumo près d'Hiroshima, dans une famille de cinq enfants, de religion shintoïste. Son père, son grand-père sont médecins.


En avril 1928, il entre à l'Université de médecine de Nagasaki. C'est au cours de ces études qu'il entreprend le voyage spirituel le menant du shintoïsme à l'athéisme, puis au catholicisme. L'université se situe à 500 mètres de la cathédrale mais il a foi en l'homme, aux valeurs patriotiques, scientifiques et culturelles. Il appartient à un groupe de poètes et à l'équipe universitaire de basket-ball.


En 1930, une lettre de son père lui annonce la maladie de sa mère: victime d'une hémorragie cérébrale, elle est consciente mais ne parle plus. Il se rend à son chevet. Elle le regarde intensément dans les yeux et meurt peu après (29 mars). Takashi en reste bouleversé et croit désormais en l'existence de l'âme; sa mère lui reste présente.

Un de ses professeurs parle du philosophe et scientifique Blaise Pascal,  Il entreprend alors la lecture des "Pensées", quelques phrases parmi d’autres le frappent : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature; mais c'est un roseau pensant.» Pascal explique que nous rencontrons Dieu par la foi et dans la prière. « Même si vous ne pouvez encore croire, dit-il, ne négligez pas la prière ni l'assistance à la Messe.»

Takashi qui a une grande admiration pour Pascal, ne peut pas imaginer une seconde que celui-ci se trompe et puisse le tromper. Petit à petit il se met à réfléchir sur le sens de la vie humaine et décide de chercher une famille catholique qui accepte de le prendre comme pensionnaire pendant ses études. Cela lui donnera des occasions de connaître le catholicisme et la prière chrétienne.

Il arrive donc dans la famille des Moriyama.

Sadakichi Moriyama vit avec son épouse. Leur fille unique, Midori, est institutrice dans une ville voisine. Takashi apprend que la construction de la cathédrale d'Urakami  (quartier nord de Nagasaki) a été financée par les pauvres paysans et pêcheurs chrétiens japonais.
Cathédrale de Nagasaki avant 1945.


En 1932, il réussit ses premiers examens. (Il terminera son doctorat en 1944)  Mais une maladie de l'oreille droite  l'afflige et le rend partiellement sourd. Il ne peut pas pratiquer la médecine et accepte de s'orienter dans la recherche en radiologie. Cette science comporte des risques liés aux radiations et il en est conscient.
Midori Moriyama

La nuit du 24 décembre, Midori Moriyama l'invite à participer à la messe de minuit. D’abord hésitant il finit par se surprendre à dire oui! Dans la cathédrale archi-comble, Takashi est bouleversé par ces gens en prière, leurs chants, leur foi et le sermon. Il racontera: "j'ai senti Quelqu'un proche de moi que je ne connaissais pas encore."

La nuit suivante, Midori est frappée par une crise d'appendicite aigüe. Takashi fait un rapide diagnostic, prévient le chirurgien de l'hôpital et emporte Midori dans ses bras, sous la neige. L'opération est réussie; Midori est saine et sauve.  En reconnaissance, celle-ci va tout mettre en œuvre pour la conversion de son sauveteur.

Takashi militaire.
En janvier 1933, Takashi est mobilisé dans l'armée japonaise et il part combattre les Chinois en Mandchourie. Dans un colis que Midori lui envoie, se trouve un petit catéchisme qu'il lit avec intérêt. Au bout d'un an, il revient au pays, presque désespéré par la prise de conscience des désordres de sa vie et le souvenir des affreux spectacles de la guerre. Il se rend à la cathédrale de Nagasaki et y rencontre un prêtre japonais qui le reçoit longuement.
Catéchisme envoyé par Midori

 
 Conforté, Takashi  reprend son travail de radiologie et se met à étudier la Bible, la liturgie, la prière des catholiques. Mais les exigences morales de l'Évangile et la nécessité de se séparer des attaches religieuses shintoïstes de sa famille font encore obstacle à sa conversion.
 
 
Un jour, au milieu de ses doutes, il reprend les "Pensées" de Pascal et tombe sur une phrase qui attire son attention: «Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que voir, et assez d'obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire». Soudain, tout se clarifie pour lui. Il prend sa décision et demande le baptême, qu'il reçoit en juin 1934. Il choisit le nom de Paul, en souvenir de saint Paul Miki, martyr japonais crucifié à Nagasaki en 1597.
 
 
Deux mois plus tard, il épouse Midori. Auparavant, il a voulu faire connaître à celle-ci les risques importants auxquels l'expose son métier. En effet, les radiologues de l'époque n'avaient pas les moyens de se protéger suffisamment contre les rayons X. Midori a compris le danger pour la vie de Takashi, mais elle entre dans ses vues et partage son idéal de "pionnier", pour sauver des vies humaines.
 
 
Midori est présidente de l'association des femmes du quartier d'Urakami. Takashi devient membre de la société Saint Vincent de Paul, découvre son fondateur: Frédéric Ozanam et ses écrits. Il visite les malades et les plus pauvres auxquels il apporte aide, réconfort et soutien alimentaire. De leur union naissent quatre enfants : 
un garçon, Makoto (3 avril 1935 - 4 avril 2001) et trois filles:
Ikuko (7 juillet 1937 - 1939), 
Sasano qui meurt peu après sa naissance et 
Kayano (18 août 1941 - 2 février 2008). 

Takashi reçoit le sacrement de la confirmation en décembre 1934.
 
 
À nouveau mobilisé, de juin 1937 à mars 1940, il participe comme médecin à la guerre sino-japonaise. Il sera bien plus qu’un médecin! Il sera  apôtre de la charité envers le prochain. Il écrit: «La tâche du médecin est de souffrir et de se réjouir avec ses patients, de s'ingénier à diminuer les souffrances comme si elles étaient les siennes mêmes. Il faut sympathiser avec leurs douleurs. Toutefois, en fin de compte, ce n'est pas le médecin qui guérit le malade, mais le bon plaisir de Dieu. Une fois que l'on a compris cela, le diagnostic médical engendre la prière».
 
 
 À son retour au Japon, les demandes de radiographies se multiplient. Bientôt, Takashi remarque sur ses mains des traces inquiétantes; il est, de plus, souvent épuisé. Il note dans son journal que parfois, quand il se sent complètement éteint, il ferme sa porte et va s'asseoir devant la statue de Marie dans son bureau. Il récite le chapelet et peu à peu retrouve la paix intérieure.
 
 
 
Le 8 décembre 1941, Le Japon déclare la guerre aux États-Unis. Le professeur Nagaï est pris d’un sombre pressentiment: sa ville pourrait être détruite au cours de cette guerre.
 
 
Un de ses collègue s’inquiète de son état de santé et l’oblige a passer pour lui les radios qu’il ne cesse de faire passer aux autres. 
En Juin 1945, le verdict tombe: Leucémie chronique. Durée de vie: trois ans! Cette maladie est probablement due aux expositions aux rayons X subies lors des examens radiologiques pratiqués par observation directe, les films n'étant plus disponibles pendant cette période de guerre.
 
 
 
Il murmure: «Seigneur, je ne suis qu'un serviteur inutile. Protégez Midori et nos deux enfants. Qu'il me soit fait selon votre volonté». Rentré chez lui avec cette affreuse nouvelle, il en parle avec son épouse et Makoto son fils ainé. Dans  leur foi en Dieu, ils restent unis pour vivre ensemble cette épreuve.
 
 
 

Au soir du 6 août 1945, le docteur Nagaï apprend qu’une bombe atomique a été lancée par les Américains sur Hiroshima. Avec Midori, il décide d’éloigner leurs enfants à 6 kilomètres, dans la campagne, à Matsuyama, accompagnés de la mère de Midori. 

Au matin du 8 août, sous le regard souriant de Midori, Takashi part pour son travail et une nuit de garde à l’hôpital. Ayant oublié son o-bento, (son repas) il revient chez lui, à l’improviste, et surprend Midori à genoux la face contre terre qui pleurait comme une enfant. Il comprend que devant lui Midori lui avait caché son émotion, sa douleur, pour ne pas le faire souffrir. Restée seule, elle ouvrait son cœur à Dieu et cherchait ses consolations. 
Takashi s'écria "Que tu es grande Midori, je ne méritais pas une femme comme toi!" 
Et Midori essuyant ses larmes redevint sereine. Elle répondit: "Paul, (elle nomme souvent par son nom de baptême) moi non plus je ne méritais pas un homme comme toi!" 

Ils se disent “au revoir”; ce sera un “adieu”…
 

Image Wikipédia.
Le 9 août 1945, à 11 heures 02, un éclair aveuglant. La deuxième bombe atomique lancée par les Américains sur le Japon frappe Urakami, le quartier nord de Nagasaki: température 9 000°au cœur de l’explosion,  70 000 morts estimés, plus de 100 000 blessés. Les blessures et les maladies induites notamment par la radioactivité ont fait de nombreux morts longtemps après cette date.
Horloge de la ville  stoppée le jour de la catastrophe.
(Musée de la bombe atomique Nagasaki)

 
Collège universitaire de Nagasaki après l'explosion.
À cet instant, le docteur Nagaï travaille dans le service de radiologie de l'hôpital universitaire de Nagasaki. Il reçoit une sérieuse blessure qui touche son artère temporale droite, mais il se joint au reste du personnel médical survivant pour se consacrer à soigner les victimes. Plus tard, il rédigera un rapport médical de 100 pages au sujet de ses observations.
 
 
 Le 10 août se passe à soigner les blessés.


Vue de la ville: toutes les maisons traditionnelles ont disparues.
(Photo US Gouv.)
Près du point d'impact, photo prise le  16/07/45. En arrière plan les reste du dortoir
de l'usine Mitsubishi.
(Provided by the U.S. National Archives and Records Administration)

Nagasaki avant et après la bombe.
(Image Wikipédia)

Le 11, le travail se fait un peu moins pressant, et Takashi part à la recherche de Midori, restée à la maison alors que les enfants et leur grand-mère sont en sûreté dans la montagne, depuis le 7 août. Il retrouve difficilement l'emplacement de son habitation dans une zone de tuiles et de cendres. Soudain, il découvre les restes carbonisés de son épouse. À genoux, il prie et pleure. Quelque chose brille faiblement dans la poudre des os de la main droite: la chaîne de son rosaire et sa petite croix !
Conservé au Musée de la bombe atomique Nagasaki.
Stèle dédiée au Dr Paul-Takashi Nagaï.


Il incline la tête: "Mon Dieu, je vous remercie de lui avoir permis de mourir en priant. Marie, mère des douleurs, merci de l'avoir accompagnée à l'heure de la mort. Étrange destinée: j'avais tant cru que ce serait Midori qui me conduirait au tombeau.  Maintenant ses pauvres restes reposent dans mes bras, la voix de Midori semble murmurer: pardonne, pardonne". Il ne put trouvé qu’un seau rongé par le feu pour conduire ses restes au cimetière en les serrant sur son cœur!
 
 
 
Le pardon de Takashi sera parfait. Il aimera à porter les chrétiens découragés par la perte de leur famille, à considérer la bombe A comme faisant partie de la providence de Dieu, qui tire toujours le bien du mal.
 
 
 

Le 15 août 1945, à midi, la radio transmet un message de l'Empereur annonçant la capitulation du Japon. 


le 8 septembre, Nagaï est mourant. Les radiations de la bombe A ont aggravé son mal. Il reçoit les derniers sacrements et dit: «Je meurs content», puis il tombe dans un demi-coma. On lui apporte de l'eau de la grotte de Lourdes construite non loin de là par le Père Maximilien Kolbe.

«J'entendis, écrira-t-il, une voix qui me disait de demander au Père Maximilien Kolbe de prier pour moi. Je le fis. Puis, je m'adressai au Christ et lui dis: "Seigneur, je me remets entre tes mains divines"». Le lendemain matin, Takashi est hors de danger et il attribue au Père Kolbe (aujourd'hui canonisé) la rémission de six ans que lui laisse sa maladie.
 
 
 

Nyokodo maison de la famille Nagaï
Il se réinstalle dans le quartier d'Urakami (celui de l'hypocentre de la bombe) le 15 octobre 1945. Il fait construire une petite hutte faite avec des morceaux de sa vieille maison. Dénommée Nyokodo (Aimez les autres comme vous, d'après les paroles de Jésus «Tu aimeras ton prochain comme toi-même"), il y demeure avec ses deux enfants rescapés (Makoto et Kayano), sa belle-mère et deux autres parents. Cette hutte mesure un peu plus de six tatami, construite pour lui en 1947 par un charpentier lié à la famille Moriyama.  Dans ce petit refuge aux allures d'ermitage, il passe ses dernières années dans la prière et la contemplation.
 
 
 
Durant 6 mois, il observe le deuil de Midori et se laisse pousser la barbe et les cheveux. Le 23 novembre 1945, une messe est célébrée, devant les ruines de la cathédrale, pour les victimes de la bombe. Takashi y donne un discours empli de foi, comparant les victimes à une offrande sacrée pour obtenir la paix. Il commence à écrire aussi bien des rapports médicaux (Atomic Illness and Atomic Medicine) que des essais qui seront traduits en plusieurs langues: Les Cloches de Nagasaki (Nagasaki no Kane), terminé le 9 août 1946, est le plus célèbre — un film japonais du même nom en a été tiré, peu après sa mort.
 

Cathédrale de Nagasaki après l'explosion.

 
En juillet 1946, il s’effondre sur le quai de la gare. Devenu invalide, il vit désormais alité et se consacre à l’écriture.
 
 
Takashi Nagaï et ses 2 jeunes enfants.
En 1948, il utilise les 50 000 yens versés par Kyushu Times pour planter 1 000 plants de cerisiers de trois ans dans le quartier d'Urakami afin de transformer cette terre dévastée en Colline en Fleurs. Même si certains ont été remplacés, ces cerisiers sont toujours appelés Nagaï Senbonzakura (les 1 000 cerisiers de Nagaï) et leurs fleurs décorent les maisons d'Urakami au printemps.
 
 
 
Le 3 décembre 1949, il est fait citoyen d'honneur de la ville de Nagasaki, malgré des protestations dues à sa foi catholique. Il reçoit la visite d'Helen Keller. Il est aussi visité en 1949 par l'empereur Shōwa (Hirohito) et par le cardinal Gilroy, émissaire du pape.
 
 
Le 1er mai 1951, il demande qu’on le transporte à l’université. Il succombe peu après son arrivée: il est 21h30. Il décède à 43 ans avec ces dernières paroles: 
" Jésus, Marie, Joseph" puis "entre vos mains, je remets mon esprit"
Prenant le crucifix de famille des mains de son fils, il cria d'une voix forte dont on ne l'aurait pas cru capable:
"Inotte Kudassai!" ce qui veut dire: "Priez, s'il vous plait!" 
 
 
Le 3 mai, 20 000 personnes assistent à ses obsèques devant la cathédrale. La ville de Nagasaki observe une minute de silence au moment où sonnent les cloches de tous les édifices religieux. 
Le 14 mai, une cérémonie officielle a lieu en mémoire du docteur Nagaï puis ses restes sont inhumés au cimetière international Sakamoto.
 
Sépulture de Takashi.
Ces mots "Je suis un serviteur inutile" sont gravés.

Au moment de sa mort, il laisse derrière lui une volumineuse production d'essais, de mémoires, de dessins et de calligraphies sur divers thèmes, comprenant Dieu, la guerre, la mort, la médecine et la situation des orphelins. Ces textes ont été appréciés par un grand nombre de lecteurs, au cours de l'occupation américaine du Japon (1945-1952). Ce sont comme des chroniques spirituelles de l'expérience de la bombe atomique.
Paul-Takashi NagaÏ aura été toute sa vie animé d'un grand amour pour les autres et jusqu'à son dernier souffle, un infatigable défenseur de la paix.
Mémorial de la Paix, à l'hypocentre de la bombe.

Le procès de béatification de Takashi est ouvert.


Sources:
Extraits poignants de “Les cloches de Nagasaki”
Wikipédia Takashi Nagaï
Abbaye de Clairval Takashi Paul Nagaï
Photos cathédrale de Nagasaki
Photos familles
Photos du film Les cloches de Nagasaki


Bibliographie: 
Paul Nagaï, Les cloches de Nagasaki, Casterman, Paris 1954 (1962).
Paul Glynn, Requiem pour Nagasaki, Biographie de Takashi Nagaï, le « Gandhi japonais », Nouvelle cité, traduit de l’anglais, Paris, 1988 (1994).
Makoto Nagaï, Le sourire des cloches de Nagasaki, Nouvelle cité, traduit du japonais, Paris, 2004.
Marie-Renée Noir, Une lumière dans Nagasaki, anthologie de textes de Takashi Nagaï choisis et commentés, Nouvelle cité, Paris, 2006.
Marie-Renée Noir, Prier 15 jours avec le docteur Nagaï (1908-1951), Le médecin japonais chrétien, victime de la bombe atomique, ardent artisan de paix, Nouvelle cité, Paris, 2008.
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Takashithérapeute